« Sa cordialité et sa chaleur la rendaient attirante »

Antanas Sutkus, Sartre & Beauvoir : Cinq Jours en Lituanie, Latresne, Le Bord de l’eau, 2005, p. 114.

Cinq Jours en Lituanie, du photographe professionnel lituanien Antanas Sutkus .  fin juillet 1965, à Nida (Lituanie)

Beauvoir marchant dans le sable à Nida (Lituanie) fin juillet 1965. © Antanas Sutkus

La photographie, en noir et blanc, 17,5 x11,65 cm. Elle est extraite de l’album Sartre & Beauvoir : Cinq Jours en Lituanie, du photographe professionnel lituanien Antanas Sutkus[1]. Comme l’ensemble des photographies de l’album, elle n’a pas de titre et n’est pas légendée. De format rectangulaire, elle a été prise fin juillet 1965, à Nida, « l’anti-Saint-Tropez »[2], en Lituanie, sur l’isthme de Courlande, qui donne sur la mer Baltique. Pour Beauvoir, il s’agissait d’un de ces nombreux voyages officiels en terre pro-soviétique, qu’elle accomplit dans les années cinquante et soixante, pendant son compagnonnage avec les différents partis communistes, français et étrangers. La situation politique de la Lituanie la place à part, car ce pays balte a su garder une certaine indépendance politique, civile et culturelle. Le compte-rendu de la mémorialiste ne laisse pourtant pas apparaître cette dimension.

 Beauvoir est photographiée en plan large, sur la dune, de trois quarts face à l’océan sableux. Il y a un contraste entre le blanc lumineux de la dune où elle se tient, le gris-blanc de l’immensité doucement ondée et le jeu ombre/lumière qui porte sur sa veste en tricot. Outre son célébrissime turban, la romancière porte une robe à motifs imprimés, à peine discernable ici, mais que l’on voit sur les autres photos de l’album Cinq jours en Lituanie, ainsi qu’un sac à main noir. Ses cheveux sont légèrement ébouriffés, signe de vent. À première vue, on peut se demander si l’écrivaine a ôté ses bas ou non. L’interview d’Antanas Sutkus, qui se confie à la fin de l’album, confirme qu’elle était pieds nus : « Simone de Beauvoir a simplement marché pieds nus, son sac dans une main, les chaussures dans l’autre[3]. » Le photographe a saisi la philosophe en marche. Si la détente corporelle n’est pas complète, Beauvoir est souriante, pleine d’elle-même et de son énergie à vivre et poser ses pieds sur terre.

Citation 7.1

Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Folio, 1998 [1972], p. 432-433.

Ces lignes, à propos de son voyage, sont extraites de Tout compte fait, quatrième volume de ses mémoires, publié en 1972. Beauvoir vit ici dans un monde très surveillé, où il ne fait pas bon être rebelle à la poigne du « grand frère soviétique ». Tout doit rester dans l’apparence de la fraternité entre le pays colonisateur (l’URSS) et le pays colonisé (la Lituanie). Cependant, le prestige du couple fait fondre les diktats des Russes. Rétrospectivement, l’écrivaine « râle comme un pou », selon une de ses expressions favorites[4], à propos de la surveillance plus qu’étroite dont elle est l’objet de la part des Litunaniens. La réception du voyage en est brouillée : l’URSS ne les laisse partir qu’à regret, de peur qu’elle rencontre des esprits subversifs incontrôlables, mais ce sont les habitants lituaniens qui engoncent Beauvoir dans une gangue de type policier. Si ce n’est que la liberté dont elle dispose en URSS est illusoire, puisque des rapports de police sont dressés à son encontre, et que la manière dont les Lituaniens la pressent est signe de leur gentillesse et de leur volonté de lui faire voir le maximum de leur contrée. En outre, Beauvoir n’a plus à ménager les autorités soviétiques, puisqu’elle rapporte son voyage en Lituanie en 1972, alors qu’elle a perdu tout espoir dans le soi-disant « communisme à visage humain ».

Citation 7.2

Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 433.

Comme à Cuba, comme en Turquie, comme au Japon, Beauvoir note la présence américaine. Mais, cette fois, ce n’est pas en mauvaise part. Autre paradoxe de ce satellite soviétique : il semble qu’il n’y a aucun contrôle de l’émigration, et que les traditions ne sont pas interdites, au moins dans le costume des campagnes. L’image beauvoirienne frappe par sa simplicité : le contraste social est fort entre les paysans et les habitants de l’hôtel, d’une classe plus élevée. Le socialisme, ne serait-ce pas, d’abord, l’occupation de l’espace ? En outre, Beauvoir la voyageuse pense automatiquement le déplacement, d’elle-même et des autres, désiré ou non, en termes d’aire. Heureusement pour l’honneur du communisme, les émigrés n’aiment pas leur terre d’exil. La mémorialiste se place du côté des immigrés, contre la superpuissance nord-américaine et son mythe de la réussite pour tous, implicitement critiquée par Beauvoir. Pour autant, elle n’est pas aveuglée par les miroirs aux alouettes tendus par ses guides, sévèrement contrôlés par le pouvoir soviétique.

Citation 7.3

Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 433, 434.

Les villes sont toujours aussi importantes dans l’appréhension du monde de Beauvoir. Cependant, si l’écrivaine utilise le terme « pittoresque », c’est que la situation est quasi désespérée : autant, jeune, elle appréciait ce type de composition urbaine, à la suite de Gide, de Larbaud, de Duhamel, voire de Nerval, de Lamartine et de Dumas père, autant cela la rebute après la guerre. Le « paysage Potemkine » (paysage factice) s’est désagrégé, laissant la place à une enquête et à une observation sur les véritables conditions de vie des gens. D’où son fort agacement lorsqu’elle est encadrée. Mais le goût de décrire revient quand elle quitte l’espace urbain de la Lituanie. Beauvoir est sensible au monde, tel qu’elle peut y mordre, à l’instar des écrivains voyageurs cités ci-dessus.

Citation 7.4

Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 434.

La mémorialiste transcrit sans commentaire ce que le guide lui rapporte. Par la forme passive, elle montre cependant son inertie. Ou est-ce l’horreur trop grande, donc inexprimable, face à ce qui s’est déroulé dans ce lieu ? Beauvoir décrit de manière également peu subjective la mascarade à laquelle Sartre est soumis, comme en passant, dans le déroulé de son récit de voyage. Si ce n’est que le verbe d’obligation insiste sur l’impératif catégorique de la cérémonie politique. Le philosophe, compagnon de route du PCF, doit se plier à un rituel politique. Au-delà de la tragi-comédie jouée par les deux clans (le couple de voyageurs et les officiels lituaniens), soulignons l’importance symbolique de Beauvoir et de Sartre, considérés à l’égal de personnalités politiques. Mais seul l’homme du couple est mis en avant par les officiels. De même, les témoignages du cahier photos Cinq jours en Lituanie, recueillis pour la publication du volume en 2005, ne font qu’évoquer Beauvoir ; elle n’est pas centrale et elle n’est importante que lorsqu’elle est soudée à son compagnon. À la contemplation sereine mais active des dunes marines répond le mutisme face à l’ennui de l’apparat. Le séjour en Lituanie a été contrasté ; il se clôt sur la contemplation de la beauté du monde naturel.

Citation 7.5

Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 435.

Le paysage est décrit avec chaleur. Outre la mer toute en teintes opaques, l’écrivaine nous fait découvrir un autre site, « à quelques kilomètres » de la maison de Thomas Mann[5]. Les points-virgules marquent la difficile progression de la marcheuse jusqu’au sommet des dunes, qui se retrouve aussi empêtrée que lors de ses séjours au ski - lorsque les jours sont « lisses et scintillants comme un champ de neige sous le bleu du ciel »[6] et leur souvenir est « étincelant »[7]. Beauvoir se plaît à télescoper les époques (l’avant et l’immédiat après-guerre pour les sports d’hiver) et les espaces. Elle se montre au repos, ce qui est surprenant pour un public qui ne la connaît que de loin, d’après des clichés sur les intellectuelles, forcément psychorigides, et/parce que sexuellement frustrées. Cet extrait est le témoignage subjectif des photos de Sutkus. Il confirme la beauté du paysage, dans un moment vécu comme plein pour la narratrice. La photographie colle parfaitement au texte, sans hiatus. Elle ne l’illustre pas ; elle le fait exister d’une autre façon.

Notes :
[1] Antanas Sutkus, Sartre & Beauvoir : Cinq Jours en Lituanie, Latresne, Le Bord de l’eau, 2005.
[2] https://voyages.michelin.fr/europe/lituanie/apskritis-de-klaipeda/neringa/nida/reportage/lituanie-la-plage-de-nida-ou-lanti Page consultée le 21 mars 2019.
[3] Antanas Sutkus, Sartre & Beauvoir : Cinq Jours en Lituanie, op. cit., p. 108.
[4] Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre II, Paris, Gallimard, 1990, p. 32.
[5] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Folio, 1999 [1972], p. 435.
[6] Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Folio, 1999 [1960], p. 238.
[7] Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 273.