« Pressez la Mandarine, voilà ce qui en sort. »

Paul Champsanglard, « Une vendeuse de magasin sans humour », Le Crapouillot, nº 28, hiver 1973, p. 70.

Frontière de Gaza, mars 1967.

A la frontière de Gaza. 1967, © Collection Sylvie Le Bon de Beauvoir. Photo Frédéric Hanoteau/© Éditions Gallimard.

La photographie, en noir et blanc, fait 15 x 15 cm. En ce mois de mars 1967, Beauvoir se trouve au centre de la photo, entourée de Sartre (à sa gauche immédiate), de Claude Lanzmann, un ancien compagnon (juste derrière elle), d’une foule d’officiels égyptiens et palestiniens et de deux femmes palestiniennes (face à elle, en noir). À l’arrière-plan, un avion portant le drapeau syrien se détache nettement du fond blanc et brumeux. Beauvoir est vêtue de chaussures blanches à talons plats, de bas noirs, d’une robe à rayures[1] et un turban. Ses mains tiennent le bouquet et les branches offertes par les femmes, silhouettes noires dans un océan masculin à 98 %. La lumière du soleil éclaire le haut de son visage, rasant en oblique le côté droit. Ses traits ressortent d’autant plus qu’ils sont sculptés par le contraste ombre/lumière. Elle arbore un sourire crispé, (trop) entourée par des gens (trop) souriants. C’est la photographie-type d’une cérémonie officielle, destinée à la propagande pro-palestinienne, donc anti-israélienne. Cette image figée par le photographe idéalise les rapports politiques entre l’Égypte, la Syrie et la Palestine, avec des Palestiniennes reconnaissantes de l’aide des pays amis et de la présence d’intellectuels encore proches de l’URSS.

Citation 9.1

Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Folio, 1998 [1972], p. 498.

Invitée par Nasser, Beauvoir hésite à se rendre en Egypte, malgré l’envie très ancienne qu’elle a de visiter ce pays. À la fin des années soixante, il ne va plus de soi pour l’ex-compagne de route du parti communiste de cautionner un régime, proche de l’URSS et qui emprisonne ses opposants. Beauvoir est invitée par un journaliste proche de Nasser, Heykal[2] ; c’est donc un séjour officiel au Moyen-Orient. La voyageuse est prise dans le filet politique égyptien, avec un dirigeant nationaliste et autoritaire, anciennement anticommuniste, en phase de rapprochement avec le régime soviétique. Elle devient alors ambassadrice de la liberté de parole, porteuse de la démocratie. Tous les prisonniers sont libérés avant le départ de Beauvoir pour Israël, après sa visite à Gaza[3].

Citation 9.2

Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 502, 511.

Beauvoir découvre avec plus ou moins de plaisir l’Égypte contemporaine. Ce séjour mêle plusieurs sortes de voyages : voyage d’agrément tel que Beauvoir le pratique depuis les années trente, et voyage politique, avec visites obligatoires de réalisations industrielles. Le sens esthétique de la voyageuse est heurté par la modernité rigide du Caire. Elle préfère l’ancienne cité, mais pas par passéisme. Le terme « grouiller », légèrement péjoratif, est récurent sous la plume beauvoirienne. Il désigne la vie intense de la foule, sans jugement de valeur. De même, Beauvoir ne juge pas son aspect suranné. Elle passe sans plaisir aux visites vantant les performances du régime. C’est l’aspect déplaisant des voyages à forte teneur politique. Beauvoir mémorialiste s’acquitte de la diffusion de tout ce qu’elle a vu, mais sans rien ajouter. Sa propagande est sans fioritures et, finalement, légère et sans enthousiasme.

Citation 9.3

Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 497-498, 504.

Après les cités modernes, la voyageuse plonge avec délices dans l’Egypte antique. Un souvenir enfance s’incarne, et avec quel luxe de moyens ! L’usage du « enfin » souligne le contentement de la voyageuse, qui assouvit un souhait très ancien, grâce à un moyen digne des Mille et Une Nuits, le tapis/salon volant. Le conte oriental peut se dérouler, Beauvoir peut pleinement « communier » (un autre terme qu’elle utilise régulièrement) avec le paysage. La mémorialiste joue également avec les souvenirs de son lectorat. Elle réduit la taille imposante du paysage campagnard à une petite lagune, alors que son adolescence s’est délectée de « Paris, vaste oasis ». L’écrivaine oppose implicitement deux ordres de grandeur, celle du temps de la jeunesse, et celle du temps de la maturité, pour deux sortes de paysages. L’incarnation est à la mesure de son attente, elle n’est aucunement déçue.

Citation 9.4

Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 516-517.

Comme au Japon en 1966, Beauvoir est considérée comme une féministe militante. Pourtant, elle ne se pense pas comme telle avant les années soixante-dix, lorsque la jeune génération féministe vient la chercher. En Égypte, elle donne des conférences sur la condition des femmes, à Alexandrie et au Caire, après avoir rencontré des féministes égyptiennes. Elle montre qu’elle est toujours aussi observatrice. La dépendance financière et la quasi-réclusion des femmes vont évidement de pair, ainsi que la différence de salaire pour celles qui travaillent, comme l’a montré Beauvoir dans Le Deuxième Sexe. La voyageuse se réfugie derrière l’opinion des féministes égyptiennes, mais elle la partage sans aucun doute. Elle insère sa propre observation pratique dans les analyses des féministes. Ses conférences sont houleuses, car elle n’y va pas par quatre chemins. Elle verbalise ses analyses du Deuxième Sexe, lorsqu’elle établit un parallèle entre la situation des colonisés d’Afrique du Nord, des Noirs américains et des femmes de toute ethnie.

Citation 9.5

Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 518-519.

Début mars 1967, Beauvoir a une longue conversation avec Nasser sur la condition des femmes. La réaction du dirigeant fait écho à ce que dit et vit Beauvoir pendant et après ses conférences. Le fait religieux dévoyé empêche les avancées de la société vers plus d’égalité. Beauvoir souligne que Nasser connaît très bien le Coran et qu’il est croyant. Il peut ainsi répondre aux conservateurs, qui utilisent le récit religieux pour asservir les femmes. L’écrivaine valorise la personne du dirigeant, homme féministe. Elle ne le mentionne pas, mais Nasser a également tourné en dérision le voile islamique, lors de son arrivée au pouvoir, en 1953[4]. L’athée Beauvoir insiste sur la nocivité - reconnue par le dirigeant égyptien - de la religion, quelle qu’elle soit. L’écrivaine prendra position contre le voile islamique en 1979, peu après la révolution iranienne, dans son article « La Voix des femmes iraniennes »[5].

Citation 9.6

Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 520.

Outre l’Égypte et Israël, Beauvoir visite Gaza, le 10 mars 1967, car la « question arabe était au premier plan de nos préoccupations »[6]. La voyageuse n’oublie aucun plan du problème épineux de la politique du Moyen-Orient et désire voir de ses yeux l’ensemble des situations, par honnêteté intellectuelle et politique. Mais c’est une visite « truquée », selon un terme qu’elle affectionne. Beauvoir regrette l’ostentation de ces rencontres et de l’absence de modération de leurs accompagnateurs. Comment avoir, dans ce cas, un véritable dialogue avec les habitants de Gaza ? L’écrivaine compare ses accompagnateurs à un groupe miliaire, qui forme écran entre elle, la réalité du pays et les témoignages sans fard des habitants. La femme engagée est fortement agacée par les contraintes qu’elle subit. Beauvoir met hors de cause le gouvernement israélien, faisant porter la charge politique et humaine sur la Palestine et l’Égypte.

Citation 9.7

Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 526, 529.

Se poser en Israël à la mi-mars 1967 est une expérience importante pour Beauvoir, car elle rappelle que le sort des Juifs européens l’a beaucoup préoccupée après la Libération. Comme en Égypte, comme partout dans l’après-guerre, elle a des guides, mais qui, cette fois, ne sont pas pesants. Un des symboles de l’État israélien est alors le kibboutz, communauté non communiste. C’est un emblème plus qu’une réalité forte, d’après ce que rapporte l’écrivaine. Elle insiste d’autant plus sur son désir de découvrir cet endroit que ce souhait est récent. La visiteuse étant entourée de personnalités officielles, nous pouvons mettre en doute la franchise des réponses des habitant·e·s.

Citation 9.8

Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 528, 531.

Quand elle se trouve en Israël, mi-mars-fin mars 1967, elle s’intéresse de près au vécu des femmes, comme en Égypte au début du même mois, au Japon en 1966, en Chine en 1955… Les habitant·e·s des kibboutzim reproduisent la division traditionnelle des sexes, comme partout ailleurs à cette époque. Campagne ou ville, les Israéliennes ne sont pas les égales des hommes, Beauvoir est déçue de retrouver le mode de vie habituel des Françaises. Toutes ces interventions et analyses montrent que l’écriture du Deuxième Sexe, qu’elle ouvre par « La querelle du féminisme a fait couler assez d'encre, à présent elle est à peu près close : n'en parlons plus.[7] », l’a rapidement poussée vers le militantisme, quoiqu’elle en ait dit plus tard. En outre, ses romans et nouvelles après 1949 et l’ensemble de ses mémoires sont écrits d’après ses théories. S’intéresser à ses voyages conduit à nuancer fortement ses propos ultérieurs sur un féminisme qui ne procèderait qu’à travers des pétitions.

Citation 9.9

Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 546.

Le bilan du séjour au Moyen-Orient est positif, car l’équilibre des forces paraît stable. Mais la Guerre des Six Jours éclate, Beauvoir est déchirée entre ses amies et amis d’Égypte et d’Israël. C’est aussi que, finalement, l’existence d’Israël importe beaucoup à la femme engagée qu’elle est : « […] l’idée qu’Israël puisse disparaître de la carte du monde m’est odieuse.[8] » Elle réitère son soutien à la Palestine et aux Palestiniennes et Palestiniens, et réserve ses nombreuses réticences aux dirigeants du Fatah[9], et aux gauchistes français, qui leur offrirent un soutien sans nuance[10]. Beauvoir intervient ensuite pour que le projet-fleuve de son ancien compagnon Claude Lanzmann voit le jour. Elle assiste à la première de Shoah, en avril 1985 et écrit un article pour soutenir le film, « “Shoah”, la mémoire de l’horreur », paru dans Le Monde du 28 avril 1985. Elle est toujours hantée par l’horreur de la déportation, par le souvenir de Bourla[11], et par les récits des rescapé.es, entendus à la Libération, puis vingt ans plus tard en Israël.

Notes :
[1] Beauvoir porte cette même robe sur une photographie prise en URSS en 1963. Cf. Beauvoir Simone de, Claude Francis, et Janine Niepce, Simone de Beauvoir et le cours du monde, Paris, Klincksieck, 1978, p. 61.
[2] Mohamed Hassanein Heikal (1923-2016), homme politique, journaliste, écrivain.
[3] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Folio, 1998 [1972], p. 523.
[4] https://blogs.mediapart.fr/iremmo/blog/101212/le-voile-nasser-pourrait-il-en-rire-aujourd-hui  Cf. aussi http://radioeveil.com/egypte-en-1953-nasser-considerait-le-port-du-voile-comme-ridicule/#
Pages consultées le 30 mai 2019.
[5] Simone de Beauvoir, « La Voix des femmes iraniennes », Les Temps Modernes, n° 660, septembre-octobre 2010, p. 3.
[6] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 533.
[7] Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. Tome 1, Paris, Folio, 2011 [1949], p. 7.
[8] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 554.
[9] Mouvement nationaliste fondé par Yasser Arafat (homme politique palestinien, 1929-2004) en 1959.
[10] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 554. Cf. aussi Charbit Denis, « Les Raisons d’une fidélité : Simone de Beauvoir, Israël et les Juifs », Simone de Beauvoir Studies, 2000-2001, Volume 17, p. 48-63.
[11] Jeune Juif, ami de Beauvoir, arrêté, déporté et fusillé à Drancy avec son père, en avril 1944.