Les Françaises veulent voter

Les Françaises veulent voter, UFSF, 1925, carte postale, Angers, CAF, © CAF. 

Les arguments développés par Cécile Brunschvicg au sein de l'UFSF en faveur du suffrage des femmes n'ont rien d'original dans le contexte d'un mouvement féministe réformateur bien implanté et qui s'est plus investi dans l'action que dans le renouvellement de sa doctrine. Elle les rôde dans les conférences qu'elle effectue partout en France dans les villes d'implantation de l'UFSF. Ils nous sont connus par les articles qu'elle écrit dans la presse, mais aussi grâce à ses archives.

C'est surtout sur la façon de concevoir la stratégie suffragiste qu'elle  intervient en jugeant les nombreux projets parlementaires jamais aboutis élaborés dans l'entre-deux-guerres : par pragmatisme et devant la difficulté d'obtenir la réforme, Cécile Brunschvicg se fait la défenseure du vote par étapes (du suffrage municipal au suffrage universel), à condition que ces dernières conduisent finalement à des conditions de vote strictement identiques pour les hommes comme pour les femmes.

En revanche, elle montre plus de réticence envers le vote familial car il prive la femme du droit de se représenter elle-même.

Sa revendication du suffrage pour les femmes est enfin à lier à son grand attachement à la République : elle insiste toujours sur le fait que le vote est un moyen et non un but, qui permettra aux femmes d'améliorer la vie sociale et politique par leur influence d'électrices.

Un fonds russe exceptionnel

Les archives privées de Cécile Brunschvicg, conservées au Centre des archives du féminisme d'Angers, constituent une source irremplaçable pour les historiens du féminisme.

Les archives de personnalités féministes conservées de manière aussi complète que celles de Cécile Brunschvicg sont assez rares. Elles n'ont pas fait l'objet de tri de la part de cette dernière en raison de leur histoire particulière. En effet, elles font partie des fonds dits « russes », saisis par les Allemands dès juin-juillet 1940, et transférés à Berlin où ils ont été utilisés par les services allemands et la propagande raciale, puis récupérés par les Soviétiques dès février-mars 1945, et dirigés en majorité vers les Archives spéciales centrales d'État ouvertes en 1946. L'hôtel particulier de Cécile et Léon Brunschvicg à Paris avait en effet été pillé après leur départ de la capitale en juin 1940. On peut expliquer l'intérêt des Allemands pour les archives de Cécile et Léon Brunschvicg pour plusieurs raisons : ce pillage s'inscrit dans le droit fil de celui des bibliothèques des hommes politiques juifs, particulièrement visés par ces spoliations, comme Léon Blum, Jean Zay, Jules Moch, et s'explique par les origines juives de Cécile Brunschvicg, sa participation au Front populaire et à des mouvements anti-fascistes.

On trouve dans ce fonds des archives de différentes natures : des archives personnelles (documents comptables, correspondance, documentation, coupures de presse), des archives associatives (compte rendus de réunion, tracts, affiches, bulletins, circulaires, textes de conférence) mais aussi archives publiques, issues du passage de Cécile Brunschvicg au ministère de l'Education Nationale.

Manuscrit de conférence

Manuscrit de conférence, Cécile Brunschvicg, date inconnue, papier et encre, Angers, CAF, © CAF.

"Femmes de la campagne..."

Ce texte manuscrit, d’une des très nombreuses conférences féministes faites par Cécile Brunschvicg en province, donne un bon aperçu des arguments  communément avancés par les féministes du mouvement réformateur pour réclamer le suffrage des femmes.

« Femmes de la campagne, c’est à vous que je m’adresse aujourd’hui, car trop souvent les hommes nous disent à nous, femmes de la ville qui voulons voter, que vous, paysannes, vous ne le voulez pas, que la question ne vous intéresse pas.
Eh bien, nous sommes sûres qu’ils se trompent et que si certaines d’entre vous ne réclament pas plus énergiquement ce droit c’est que vous êtes comme les femmes des villes très occupées par votre double devoir de travailleuses et de ménagères ; mais qu’au fond de vous-même, vous savez bien qu’il est à la fois juste et utile que vous votiez. C’est juste, parce que vous payez comme l’homme vos impôts, que vous êtes comme lui soumises aux lois. Or, la République a reconnu à tous les citoyens le droit de contrôler les lois qu’ils subissent et les impôts qu’ils paient. Puisque nous, femmes, nous n’échappons ni aux lois ni aux impôts, nous sommes des citoyens et nous avons droit au bulletin de vote.

[…] La politique ce n’est pas, croyez-le, de faire des discours ni d’aller écouter un beau parleur, mais c’est de choisir ceux et plus tard celles qui sauront le mieux défendre nos intérêts familiaux et sociaux en même temps que les intérêts du Pays. Croyez vous que la loi actuelle soit parfaite pour les femmes ? Trouvez vous juste que la femme mariée n’ait aucun droit d’agir sans l’autorisation de son mari ? Quand le ménage va bien, cela n’a pas d’importance ; mais il n’y a pas que de bons ménages et alors n’est ce pas cruellement injuste que la femme ne puisse disposer ni d’elle-même, ni de son bien. Pire encore, le mari peut disposer des enfants, les envoyer au loin dans une maison de correction, décider tout pour eux sans que la mère ait son mot à dire. Dans les Pays où les femmes votent, il y a aujourd’hui plus de 150 millions de femmes qui ont obtenu ce droit, je vous assure qu’il n’en est plus ainsi. Le Père et la Mère ont les mêmes droits : en cas de dissentiment, c’est un juge dit de famille qui décide selon l’intérêt de l’enfant pour savoir qui a raison.

Et puis, sans même chercher à faire tout de suite des lois, ne pensez vous pas que dans votre commune vous auriez votre mot à dire pour tout ce qui concerne l’organisation des lavoirs, l’aménagement des halles et des marchés, la propreté et l’aération des écoles. Ne pensez vous pas que si vous étiez conseillères municipales ou même simplement électrices il y aurait des consultations de nourrissons pour guider les mamans inexpérimentées ; des garderies d’enfants pour que les travailleuses mettent leurs bébés à l’abri ? Et puis, ne vous arrangeriez-vous pas à avoir de l’eau potable, de la force électrique pour faciliter vos travaux domestiques ? Ne feriez-vous pas faire aussi des logements sains, car vous, vous le savez bien, si vous avez tant de mal à vous faire aider à la campagne, c’est que les travailleurs et les travailleuses ne veulent plus coucher dans l’étable avec les bêtes ? Dans la plupart des villages, les logements sont insuffisants et mal aérés, pas assez hygiéniques, vous y gagnez trop souvent vous-mêmes la tuberculose, alors qu’à la campagne, il serait si facile de laisser entrer l’air et le soleil.

Enfin, il y a encore deux grandes questions dont dépendent la santé et le bonheur de vos enfants. Il faut, femmes et mères, que vous nous aidiez à lutter contre l’alcool qui fait du mal à l’homme et qui ruine avant la naissance la santé et l’intelligence de vos petits. Il faut que vous ayez le bulletin de vote pour soutenir avec nous ceux qui font une politique de paix. Il ne faut plus que nos maris s’en aillent ; il ne faut plus que nous peinions à élever des enfants pour les voir ensuite mourir à vingt ans.
[…]
Femmes françaises, dans les trois quarts du monde civilisé, les femmes et les hommes ont les mêmes droits. Nous ne sommes inférieures ni aux Allemandes, ni aux Anglaises, ni aux Finlandaises, ni aux Américaines ; joignez vous à nous, écrivez nous à Paris, à l’Union Française pour le suffrage des femmes, 53 rue Scheffer, pour nous dire que nous pouvons compter sur vous et votre concours nous donnera plus d’énergie et plus de force pour triompher. »