Des fillettes tressent la paille

Des fillettes tressent la paille, anonyme, date inconnue, (ces cartes se vendent au profit d’une œuvre de charité, on peut se les procurer chez Mlle Roelands du Vivier à Hasselt, en Belgique), © collection particulière. 

De très nombreuses professions s'exercent à la maison et la plupart, mais pas toutes, concernent le vêtement. Ces petites filles qui tressent de la paille pour confectionner des chapeaux et d'autres objets sont surveillées par deux femmes dont l'une enseigne à une toute petite fille. Aucune fillette ne sourit. Sont-elles dehors pour la photo parce que la maison est sombre ? Les techniques photographiques limitent les photos d'intérieur à la lumière artificielle.

Qui sont ces ouvrières à domicile ? Combien sont-elles et quels métiers exercent-elles ?

Les dénombrer, c'est se demander si leur situation malheureuse mérite l'intérêt que la société leur porte dans les années 1900. Sans que les auteurs soient d'accord entre eux, le nombre est important : 800 000 à 1 500 000 femmes vivent du travail à domicile. Un grand nombre d'ouvrières est donc concerné par cette forme de travail et si la fourchette est large c'est parce que les études sont approximatives. Les recensements réunissent les petites patronnes et les ouvrières à domicile dans la rubrique "isolées", ce qui empêche de repérer avec précision ces dernières.

D'un côté, ce travail se présente sous une forme positive, de l'autre, négative.
Pour les patrons, faire travailler les ouvrières en chambre permet d'éviter la construction d'usines, des machines onéreuses, la surveillance de femmes isolées et non syndiquées. Ils peuvent les payer comme ils veulent. Les femmes restant chez elles peuvent répondre aux exigences que la société leur fixe. Elles peuvent s'occuper des enfants, de leurs parents âgés et malades. Elles travaillent à "leurs moments perdus" disent les contemporains. Ainsi, les enfants jouent pendant que leur mère coud dans la douce quiétude du foyer pendant qu'une bonne soupe mijote sur le feu. Cette image d'Épinal est souvent présentée dans les ouvrages et les articles sur le travail à domicile. Les femmes sont des "artistes", elles savent donner du caractère à la plus humble fabrication. Certaines sont admirées pour leur habilité, parmi elles, les dentellières sont les plus mal rémunérées.

Que font-elles ? De la broderie à la tapisserie, de la dentelle, de la confection, des voilettes, des chapeaux et bretelles, des draps et tabliers, des vêtements militaires et des couvertures, des corsets et des boutonnières, des articles de Paris, le travail à domicile, à la main ou à la machine ou en combinant les deux, occupe donc des centaines de milliers de personnes. Ces objets, simples comme les mouchoirs (sauf quand ils sont brodés) ou compliqués comme les robes du soir des élégantes, leur donnent de l'ouvrage. Peindre des éventails, faire du crochet, finir des vêtements ou préparer les chaînes sur le métier à tisser, les tâches sont plus ou moins artistiques, plus ou moins répétitives mais toutes sont mal rémunérées.
Les femmes qui cousent pendant quinze heures par jour pour faire des sacs, du linge militaire ou de délicates broderies sont également exploitées, mais les unes ont suivi un apprentissage, les autres pas. Certaines ont du talent, savent donner ce chic que les acheteurs reconnaissent de loin. Les autres font ce qu'elles peuvent avec ce qu'il leur reste des apprentissages de leur enfance et un grand courage pour se mettre au travail. 

En réalité, cette image d'Épinal ne correspond pas à la vérité. Les enquêtes de l'Office du Travail nous renseignent sur les conditions de vie des ouvrières à domicile. Pour gagner un salaire un peu plus important, de nombreuses ouvrières travaillent beaucoup pour compenser les salaires trop bas. Elles ne peuvent surveiller les enfants qui trainent dans la rue ou par terre dans le logement sale. Elles ne font pas non plus la cuisine et envoient les enfants acheter des frites dans une "crémerie".

Les femmes seules qui représentent la moitié de ces travailleuses font des journées encore plus longues car leur salaire doit leur permettre de vivre alors que celui des femmes mariées ou concubines est considéré comme un salaire d'à point. 

Couvige de dentellières, auxquelles se sont mêlées la fileuse de laine et les brodeuses au crochet, extrait de Il était une fois l'Auvergne

Couvige de dentellières, auxquelles se sont mêlées la fileuse de laine et les brodeuses au crochet, extrait de Il était une fois l'Auvergne éd. Arsère et Démo, 1907, © collection particulière.

Les dentellières et quelques autres ouvrières

Cette carte postale est emblématique de la façon de voir les ouvrières à domicile dans les années 1900. Le couvige est un regroupement de dentellières sur le pas de la porte en été pour denteler ensemble. La réunion est mise en scène pour plaire et idéalisée sans souci de vérité. Les dentellières sont célèbres par la beauté de leur travail mais elles sont encore plus mal payées que les autres ouvrières à domicile car il faut une journée pour faire un centimètre de dentelle à la main. Les patrons ne les paient donc pas beaucoup, considérant qu'il s'agit d'un travail d'appoint qu'elles exercent en plus des tâches agricoles ou en gardant les troupeaux. Ils les accusent aussi de vendre des dentelles aux visiteurs de passage et de gagner leur vie ainsi. Pratiquée en surveillant les troupeaux, la dentelle l'est aussi pendant l'hiver au coin du feu, éclairée par le "chaleil".

En fait, les visiteurs de passage sont bien rares dans ces villages perdus du Massif central où elles sont nombreuses. Quant au temps qu'elles peuvent utiliser pour elles, il est bien réduit. Elles rendent leurs travaux à la leveuse qui en surveille la qualité et prend son bénéfice au passage. Travaillant souvent en groupes surveillés par la béate, ou sur le pas de leur porte, ces femmes sont pauvres et concurrencées par la dentelle mécanique qui se répand de plus en plus après la Première Guerre mondiale alors que la clientèle américaine se raréfie. La dentelle n'est plus à la mode.

De nombreuses autres métiers s'exercent à domicile : des bonbons à envelopper de papier aux cartons, tout ou presque peut se fabriquer à domicile. Les territoires du travail à domicile sont vastes et la liste des professions concernées est difficile à dresser. Voici, par exemple, des travailleurs à domicile visités par les membres du Premier Congrès International du Travail à Domicile Ils se rendent dans de misérables villages où ils rencontrent des éjarreurs et éjarreuses de poils, des fileuses et des tisserands de jute, des couseuses de sacs en toile.

Les femmes sont jugées habiles dans les tâches qui demandent du doigté, de la délicatesse, de la patience. Elles sont à même de façonner des matériaux qui ne sont pas lourds, laissant aux hommes le travail des métaux, du bois, de la pierre. Cette séparation entre les matériaux est plus idéologique que réelle. La "faiblesse" constitutive des femmes est invoquée pour justifier leur exclusion des métiers les mieux payés et les plus gratifiants. La mauvaise foi est patente quand il s'agit de transporter des pendules de marbre à polir que les "faibles" femmes rapportent au fabricant sur de petites charrettes tirées par des chiens.

Les activités exercées par les femmes à domicile sont dévolues à l'embellissement de la personne. Ce sont elles qui s'occupent de la coiffure (chapeaux, filets pour les cheveux, peignes ornementés), ce sont elles qui fabriquent fleurs et plumes, fines dentelles et ravissantes broderies. Elles ont du goût, elles savent, d'un rien, agrémenter la parure la plus simple. Aux femmes les dessous, aux hommes les dessus les plus qualifiés (c'est-à-dire les complets masculins). Ces dessous, ces bas, ces pièces de lingerie fine deviennent aussi des dessous masculins, que la guerre rend indispensables pour les troupes (bandes molletières, caleçons). Alors que les tailleurs se réservent les plus belles pièces de vêtements masculins, les femmes sont giletières, culottières, vestonnières, mécaniciennes, pompières, rabatteuses, finisseuses, et la liste n'est pas close. Les tâches féminines sont parcellisées, elles font rarement la pièce entière qui est mieux payée et reste masculine.

D'après les comités de salaires que la loi de 1915 va instaurer, voici les métiers les plus fréquents : Boîtes et sacs, bonneterie, boutonnerie, bretelles, broderie, perles, tapisserie, casquettes et képis, chaises, chapelets, chaussures, confection, couronnes mortuaires, dentelle, fleurs et plumes, franges, ganterie, lingerie, chapeaux, passementerie, postiches et colifichets, fourrures, tricot et crochet, vannerie et maroquinerie.