Grand meeting sous la présidence de Mme Jules Siegfried sur le travail à domicile

Grand meeting sous la présidence de Mme Jules Siegfried sur le travail à domicile, anonyme, 6 février 1914, Angers, CAF, © CAF. 

La liste des orateurs rassemble trois députésdeux féministes dont la secrétaire de l'OFTD, un médecinun catholique et un protestant. L'OFTD s'efforce de rassembler des intervenants de toutes tendances politiques et de toutes croyances religieuses pour convaincre l'opinion publique et les législateurs. Au début de 1915, la loi a été votée par la Chambre des Députés mais pas par le Sénat. L'intérêt de cette affichette est de montrer des "acteurs" de tous les bords (sauf, ici,  les francs-maçons) mais des échanges de lettres avec Arthur Groussier montrent que Gabrielle Duchêne était en rapport avec eux).

Ces militants de toutes opinions sont convaincus de la nécessité de changer les choses. Pourtant, ces ouvrières à domicile ne sont pas électrices, elles ne sont pratiquement pas syndicalisées, elles n'ont, pour la plupart, pas de pratique religieuse. Ces intervenants dépassent les obstacles qui les opposent pour s'unir en faveur des femmes isolées. Et Gabrielle Duchêne, elle-même, engagée dans la lutte féministe et bientôt pacifiste, réussit à fédérer le temps d'un meeting et surtout le temps d'un vote.

De son côté, le Royaume-Uni, après un long débat, vote une loi sur le sweating-system en 1909. La France attend encore 6 ans et la Première Guerre mondiale pour en faire autant. En France, l'idée de fixation d'un salaire est étrangère au système économique régnant où les patrons (y compris l'Armée qui emploie de très nombreuses couturières) voient d'un mauvais œil l'État s'immiscer dans leurs affaires. La préparation d'une loi en est fortement retardée.

Quatre groupes de pensée luttent pour le vote d'une loi qui fixe un minimum de salaires pour les ouvrières à domicile, minimum qui doit leur permettre vivre décemment, les chrétiens, les féministes, les syndicalistes et les francs-maçons.

Lettre de l'abbé Lemire à Gabrielle Duchêne

"Merci chère madame, pour les renseignements que vous avez bien voulu me fournir.
Les réclamations me viennent de divers côtés. Aussi je hâte pour faire imprimer mon rapport et vous le communiquer en épreuve.
Voici les documents dont j'ai pris connaissance et dont vous m'aviez demandé le retour.
Votre bien dévoué Abbé Lemire, député."

Entre cette féministe prête à tout pour alerter les hommes politiques en place sur les ouvrières en chambre et ce prêtre si engagé politiquement qu'il va être écarté du sacerdoce pendant quelques temps, le dialogue est empreint de la chaleureuse conviction partagée, de se battre ensemble pour une bonne cause. Privées de droits politiques, les femmes ont besoin de relais solides dans les assemblées et l'Abbé Lemire est l'un d'eux.

Lettre à Gabrielle Duchêne

Lettre à Gabrielle Duchêne, Abbé Lemire, 19 octobre 1910, Nanterre, BDIC, © BDIC.

Toutes les publications, toutes les enquêtes, cartes postales et photographies, tous les congrès cherchent à faire évoluer la vie quotidienne des ouvrières en chambre et ils échouent. La situation ne s'améliore cependant pas : la misère est toujours plus grande, l'isolement implacable, les salaires désespérément très bas. Une campagne en faveur des ouvrières à domicile, en direction des parlementaires et de l'opinion publique utilise des méthodes de "lobbying". Elle traverse tous les clivages politiques, religieux et intellectuels.

Depuis le début des années 1900, la condition des ouvrières à domicile est à l'ordre du jour. Les groupes de pression, et en particulier les féministes, comptent beaucoup sur l'opinion publique pour pousser les assemblées à voter une loi. En 1910, au Congrès sur le Travail à Domicile de Bruxelles, un des participants est convaincu de son pouvoir :

"C'est sous la poussée de l'opinion publique que s'élaborent les lois. Ce Congrès, dans l'esprit de ses organisateurs, n'a d'autre but que de formuler les principes scientifiques dont pourra s'inspirer le législateur."

L'idée de  Gabrielle Duchêne est de montrer que la campagne traverse les clivages politiques et religieux et elle s'efforce de rallier tous les camps. Elle sollicite, relance toujours et encore et fait relancer par ses amis, les personnalités utiles pour défendre la cause. Les uns viennent, les autres se décommandent pour diverses raisons (santé, autre occupation ou simplement refus de se retrouver sur une estrade avec des gens d'un bord politique différent). Ainsi, certains se renseignement pour connaître le nom des autres participants avant de venir à un meeting. C'est le cas de l'abbé Viollet qui fait écrire par sa secrétaire :

"L'Abbé Jean Viollet accepte volontiers le principe de prendre la parole au meeting du 6 février mais avant de donner une réponse définitive, il serait reconnaissant à Mme Duchêne de lui envoyer le nom des différents orateurs en même temps que quelques documents sur la question ou des indications sur l'endroit où l'abbé Viollet pourrait se documenter…"

Les obstacles n'arrêtent pas Gabrielle Duchêne qui a ses préférences à gauche mais ne néglige aucune force.

Une chaîniste devant sa forge à Cradley Heath, extrait de Vote for women

Une chaîniste devant sa forge à Cradley Heath, extrait de Vote for women, 2 septembre 1910, fonds Gertrude Tuckwell, Londres, University of North London, © University of North London.

Une loi anglaise de 1909

Le journal médical The Lancet, en 1876, signale à Londres, "'existence d'un nombre considérable de petits ateliers malpropres, fétides, sans air ni lumière, où s'entassaient pêle-mêle, nuit et jours, d'énormes contingents d'ouvriers et d'ouvrières". En 1888, le Parlement se saisit du problème du travail à domicile et la Chambre des Lords crée le Select Committee on the Sweating-System qui lance une grande enquête. En France, les enquêtes sur le travail à domicile de l'Office du Travail, pourtant créé en 1891, ne commencent que quinze ans plus tard.

La situation de ces ouvriers anglais, potentiellement dangereux pour l'ordre social, est observée depuis longtemps. Ils risquent de se révolter, mais aussi de contaminer les bien-portants au travers des objets qu'ils fabriquent. La méfiance des Anglais envers les pauvres a donné lieu à de multiples lois d'enfermement et de surveillance. Le Royaume-Uni développe plus tôt que les autres pays européens les enquêtes sur le sweating-system, dès les années 1800.

Les lois contre la pauvreté sont-elles efficaces, comme celle de 1834 ? Les députés cherchent à savoir si elles sont ou non appliquées. Les enquêtes ne portent pas spécifiquement sur le travail à domicile mais sur les pauvres. Or, les travailleurs de ces ateliers sordides, sont indéniablement pauvres. Ils sont donc visités par des enquêteurs et enquêtrices dont beaucoup considèrent que leur misère est une conséquence de la paresse. Cependant, des enquêtes moins réductrices sont effectuées par des inspectrices, des militants de gauche comme ceux de la Fabian Society.

En fin de compte, les Lords définissent strictement les trois "tares" du sweating-system :
1. Des salaires exceptionnellement bas et insuffisants (An underly low rate of wages)
2. Une durée excessive du travail (Excessive hours of labour
3. L'état insalubre des maisons où s'effectue le travail (The insanitary state of thehouses in which the work is carried on)."

La loi est votée sous le gouvernement Churchill, pourtant très conservateur. Elle prévoit des salaires minimum dans le cartonnage, les chemises, les dentelles et les chaînes. Les premiers projets de lois émanent du gouvernement libéral en 1907, fort du constat des tentatives de contournement, de la part des patrons, des lois réglementant le temps et les conditions sanitaires sur le travail en usine pour développer le travail à domicile. La loi sur le salaire minimum est votée, grâce aux conservateurs en 1909 est applicable à compter du 1er janvier 1910. Ce qui est intéressant c'est que la loi anglaise s'applique aux hommes et aux femmes, en usine, atelier et à domicile. Elle s'applique donc à toutes les catégories de travailleurs.

Voici comment elle s'applique à Cradley Heath, petite ville des pays noirs, surnom de la région de Birmingham. Après avoir essayé d'empêcher les femmes de fabriquer des chaînes, les hommes ont réussi à conserver des salaires plus élevés en leur interdisant certains instruments. Les ouvrières attendent beaucoup de l'application de la  nouvelle loi, mais les patrons accumulent des stocks et profitent des ouvrières illettrées en leur faisant signer un engagement maintenant les anciens salaires. Les ouvrières se mettent alors en grève, et cette grève, soutenue par les syndicats féminins et l'opinion publique anglaise, dure 13 semaines.

La vie est dure pour ces femmes, 12 heures à la forge avec du pain et du porc le matin, un sandwich de pommes de terre le soir, des toasts, de la confiture et du thé. Les enquêteurs de 1888 remarquent la mauvaise santé des chaînistes au point qu'un rhume peut les tuer, leur prédilection pour l'alcool, les brûlures fréquentes et une forte mortalité infantile. Mais ils ajoutent que les enfants survivants (combien sont morts?) sont en bonne santé, les femmes musclées, intelligentes et habiles. La force musculaire des femmes les alarme d'ailleurs. Ils sont affolés par la sensualité qui émane de ces femmes bras nus, transpirant abondamment. Pendant la grève, des chansons circulent dans les cortèges. Voici l'une d'elle :

The Chain Masters came along,
With their fine agreement :
They ask us all to sign our names,
For taking lower payment.
Then the Union came along,
Said –Do you want your price, oh!
We said – we do – They didn't have
To ask the question twice, oh !

Les patrons chaînistes sont venus 
Avec leurs contrats bien ficelés : 
 Ils nous ont demandé à toutes de signer notre nom 
 Pour un paiement plus bas.
Alors, l'Union est arrivée 
Et a dit, Voulez-vous votre salaire, oh ! 
 Nous avons répondu ; nous le voulons. Ils n'ont pas eu 
 À poser la question deux fois, oh !

Malgré la grande popularité de la grève, le bilan se solde finalement par un échec car les chaînistes reviennent progressivement aux anciens tarifs. Le nombre de syndiquées décroît rapidement et les salaires. L'arrivée de la guerre n'y est pas étrangère puisque l'on fait appel au civisme des ouvrières pour qu'elles acceptent des salaires plus bas pendant que leurs maris "défendent la patrie".

Portrait du comte de Chambrun

Portrait du comte de Chambrun, anonyme, date inconnue, collection CEDIAS, photographie noir et blanc, Paris, Musée social, © Musée social.

Les chrétiens et les ouvrières à domicile

La charité des riches envers les pauvres ne suffit plus. Le paternalisme a trouvé ses limites, malgré les réalisations matérielles très conséquentes des patrons chrétiens. Habitués à l'obéissance des travailleurs, persuadés que leur générosité permet de vivre avec des salaires très bas, les patrons ne comprennent pas que la situation change. Le développement de la grande industrie s'accompagne d'une dégradation de la condition ouvrière, de la montée des revendications et de l'organisation syndicale.

Les chrétiens sont très nombreux à se soucier d'améliorer la vie matérielle et spirituelle des ouvriers et ouvrières. Accablées par les périodes récurrentes de chômage, les ouvrières à domicile sont aidées par des œuvres, généralement catholiques, qui leur procurent du travail. Les améliorations sont cependant maigres, ce qui ne manque pas de susciter émotion et interrogations. Tout un courant religieux réfléchit alors sur des propositions de réformes qui empêcheraient une révolution politique et sociale que certains appellent de leurs vœux et l'Église, elle-même, réfléchit à de nouvelles solutions.

En 1891, l'encyclique Rerum Novarum agit comme un détonateur dans le monde chrétien. Le pape Léon XIII intervient dans un domaine où l'Église ne s'était pas immiscée jusque-là : le monde ouvrier. Le développement de la grande industrie change la donne des rapports sociaux. Loin de ses ouvriers, le patron continue à penser que la philanthropie traditionnelle et la charité viennent à bout de la misère et de la maladie. Or, son pouvoir augmente dans le domaine économique à mesure que sa capacité individuelle à résoudre les problèmes sociaux diminue. L'Église, sous la plume de Léon XIII, se préoccupe du sort du monde ouvrier :

"Chaque être humain qui travaille a droit d'attendre en retour de quoi se nourrir s'abriter et même, posséder quelque bien personnel. La propriété privée n'est pas contestable mais le travailleur a droit à une juste rémunération pour son travail."

Comment parvenir à ce résultat ? Pour l'Église catholique, ce n'est pas par la suppression de la propriété privée et le partage des biens. Elle n'envisage pas non plus une intervention sans limite de l'État, pas plus que des syndicats hors de tout contrôle. Le mot employé est celui de corporation (qui peut être composée d'ouvriers, de patrons ou des deux), et non celui de syndicat dont la connotation est jugée trop révolutionnaire.

L'idée principale de l'encyclique est que les ouvriers doivent recevoir un juste salaire pour un travail qui n'épuise pas leurs forces, les condamnant à disparaître jeunes : rien ne peut se faire sans la collaboration active des deux classes sociales, patrons et ouvriers.

Les patrons doivent payer justement les ouvriers pour que ces derniers puissent mener une vie normale et non plonger dans la contestation et la violence. Le patronat ne doit pas profiter indûment de la dépendance économique de l'ouvrier en exigeant un travail dépassant les capacités physiques des travailleurs. Les chrétiens sociaux agissent ainsi à la fin du XIXe siècle au travers de nombreuses institutions et mouvements. Certains de ces regroupements réfléchissent sur le sort des ouvrières à domicile et font des enquêtes ou des propositions qui doivent déboucher sur une action. Des institutions comme le Musée Social regroupent des chercheurs, d'autres mènent une action de terrain comme la Ligue Sociale d'Acheteurs et d'autres encore s'investissent dans des syndicats spécifiques ou des interventions auprès des parlementaires.

Le Musée social, grâce à la générosité du comte de Chambrun, réunit une importante bibliothèque sociale et dirige des enquêtes dans le monde entier. Il publie la "Réforme sociale". Quant à la Ligue Sociale d'Acheteurs, elle cherche à sensibiliser les acheteuses pour qu'elles aient une conduite morale face aux ouvrières qui font les vêtements, publie un Bulletin et distribue des petites cartes comme la suivante.

C'EST NOTRE FAUTE.
Si les patronnes renvoient en plein
hiver bon nombre de leurs ouvrières,
C'EST NOTRE FAUTE ;
Si ces ouvrières sans ouvrage
souffrent de la faim et du froid,
C'EST NOTRE FAUTE.
Réservons nos réparations et
quelques-unes de nos commandes
pour les mois de janvier et de février.

Portrait de Jeanne Bouvier

Portrait de Jeanne Bouvier, anonyme, date inconnue, photographie noir et blanc, Paris, BMD, © BMD.

Les féministes pour une loi

Quand les féministes réfléchissent au travail à domicile, c'est sous un autre angle que les philanthropes, chrétiennes ou pas. Elles refusent que les femmes soient l'objet d'attentions charitables et elles réclament l'égalité des salaires pour les hommes et les femmes. Pour elles, les femmes doivent pouvoir vivre de leur salaire et non inspirer la pitié.

Par la presse, la création de coopératives et la lutte syndicale, elles essaient d'améliorer la situation des ouvrières à domicile et de les sortir de leur solitude qui les empêche de se défendre. Mais elles en arrivent à l'idée que la solution réside dans la loi.

Deux journaux féministes abordent la question du travail à domicile : La Fronde et La Française.

La Fronde est un journal entièrement rédigé et confectionné par des femmes. C'est sa première caractéristique. Présenté sous la forme d'un journal classique, il est quotidien de 1897 à 1903 et contient les rubriques classiques d'un grand journal. Aline Valette puis Marie Bonnevial  (dans la Revue du Travail) tiennent la rubrique du travail féminin dans laquelle paraissent assez souvent des articles sur le travail à domicile.

L'article intitulé "Salaires de famine" reprend ainsi tous les chiffres courants de salaires, en moyenne 1 fr. 10 par jour pour 100 000 couturières parisiennes alors qu'il en faut 3 pour vivre au moins correctement. Mais il est bien difficile d'atteindre cette somme, d'autant qu'elle correspond à 300 jours de travail par an (ce qui ne tient pas compte des périodes de chômage qui touchent de nombreuses ouvrières). La vie quotidienne révèle parfois des aléas et des dépenses inopinées :

"Menus frais représentant les objets cassés ou perdus, les ustensiles usés, l'entretien du mobilier [et] des frais de médecin ou de pharmacien en cas de maladie. Ces choses, tout le monde le sait, et, cependant, tout le monde feint de les ignorer. Patrons et patronnes d'usines, maîtres et maîtresses d'ateliers, et jusqu'aux philanthropes, et jusqu'au Patron-État, c'est à qui abusera de la femme obligée de se soumettre à l'inexcusable "loi d'airain" ".

Dans La Française, Jeanne Bouvier écrit de nombreux articles sur le travail à domicile, avant la loi pour en demander le vote, et après, pour demander sa révision.
Gabrielle Duchêne a rapidement vu les limites des associations de charité et, pour garantir à l'ouvrière le maximum de bénéfice de son travail, elle crée en 1908, une coopérative de production et de consommation, L'Entr'aide. Après l'échec relatif de sa coopérative, elle se tourne vers la solution législative. L'Office Français du Travail à Domicile est, selon elle, la structure d'action publique qui peut déclencher une mobilisation forte parce que c'est une structure capable de faire des propositions et de frapper l'opinion publique.

Les féministes essaient donc d'agir efficacement pour les ouvrières à domicile en les poussant à se syndiquer pour mieux défendre leurs droits. Mais entre féministes et syndicats, l'entente est de courte durée. D'un côté, les féministes sont plutôt bourgeoises ou travaillent dans le secteur tertiaire (il y a de nombreuses institutrices). De l'autre, les ouvrières ne se reconnaissent pas comme faisant partie des leurs et leur dénient tout droit à s'occuper de leurs affaires. Agissent-elles en tant que femmes ou en tant que travailleuses ? Et si elles utilisent les deux appellations, leurs soucis sont-ils les mêmes que ceux des hommes ouvriers ?

Les syndicats et les ouvrières à domicile

Les grandes enquêtes de la fin du XIXe siècle, les ouvrages sur le travail à domicile, les romans et les témoignages mettent tous l'accent sur l'isolement des ouvrières. Elles ignorent les syndicats ; elles ont peur de se syndiquer. Les cotisations sont peu élevées mais c'est encore trop pour elles. Elles ne connaissent rien à la lutte syndicale, souffrent en silence de l'exploitation dont elles sont l'objet, ne comprennent pas l'intérêt de la lutte collective ou en sont empêchées par leur conjoint ou compagnon qui ne les voit pas d'un bon œil fréquenter le soir des réunions avec des hommes. La loi du 21 mars 1884 autorisant les syndicats a pourtant entraîné la création de très nombreux syndicats ouvriers, patronaux ou mixtes. Mais il y a peu de syndicats féminins.

Des syndicats de femmes ou ouverts aux deux sexes se créent à partir de deux traditions. La première est ouvrière et révolutionnaire. Des hommes, socialistes ou anarchistes, fondent le plus important d'entre eux, la Confédération Générale du Travail (CGT), très réservée sur le travail à domicile. La CGT considère en effet qu'il se fait au profit du patron qui économise sur le chauffage, l'éclairage, le local, les machines, l'outillage, le fil, etc. Un ouvrier classique ne peut gagner suffisamment pour vivre décemment, mais il considère le salaire de sa femme "comme étant le sien propre". La faire ainsi travailler, c'est "compter sur l'appoint fourni par le travail de la femme, c'est la rendre esclave et l'empêcher de remplir le rôle que la nature lui a donné".

Mais dans les années 1930, l'opposition contre le travail des femmes devient moins vive  et les Cégétistes rejoignent les féministes dans leur affirmation de l'égalité des travailleurs des deux sexes, ayant les mêmes besoins, accomplissant le même travail et méritant donc les mêmes salaires. Les ouvrières ne sont plus des ennemies qui acceptent des salaires inférieurs mais des femmes qui doivent se syndiquer pour faire valoir leurs droits, des salaires égaux.

La seconde tradition syndicale est bourgeoise et chrétienne. Créés par des "femmes du monde" souvent catholiques et riches, des syndicats de femmes rassemblent des ouvrières et des petites patronnes, concurrençant les précédents. Ils s'adressent, entre autres, aux ouvrières à domicile dont ils ne condamnent pas les activités. Refusant l'utilisation de la grève, sauf comme ultime recours, ces syndicats, dont les adhérentes sont peu nombreuses, fonctionnent comme des bureaux de placements, des mutuelles, des lieux d'écoute et de conseil, et proposent des cours de formation professionnelle. Pour les syndicats affiliés à la CGT, ces syndicats féminins ne sont pas des syndicats. Pour les syndicats chrétiens, les autres sont de dangereux révolutionnaires.

Les premiers syndicats chrétiens sont fondés en 1899, à Lyon, par Marie-Louise Rochebillard. Il s'agit du syndicat des Dames employées de Commerce et des Ouvrières de l'Aiguille Lyonnaise. Quelques autres syndicats féminins sont créés par la suite. Ils sont entièrement constitués de femmes. En 1902, après les syndicats lyonnais, ce sont les syndicats de la rue de l'Abbaye qui voient le jour. En 1909 un nouveau syndicat de travailleuses à domicile est créé boulevard des Capucines. Il devient en 1918 la Fédération française des unions de syndicats professionnels féminins, longtemps rivale de ceux de la rue de l'Abbaye et  après la Première Guerre mondiale, la CFTC. La Travailleuse devient l'organe de ces syndicats. Difficile de comparer ce type de syndicat rassemblant ouvrières et petites patronnes, avec ceux de la Bourse du travail qui ne comportent que des ouvrières. L'appartenance religieuse est bien spécifiée, et il faut être présentée par deux membres et avoir une pratique religieuse régulière. La brochure "Le fil et l'aiguille" de la collection publiée par les Jésuites vante le Syndicat mixte (composé de patronnes et d’ouvrières) catholique appelé « Syndicat de l’Abbaye ». Ce religieux est impliqué dans l’Affaire des Fiches, fichier indiquant les opinions religieuses des officiers, et il est violemment antidreyfusard.

Que les syndicats soient confessionnels ou révolutionnaires, leur action est limitée en ce qui concerne les ouvrières à domicile. Les premiers parce qu'ils ont peu d'adhérentes, les seconds parce qu'ils préféreraient que les femmes ne travaillent pas du tout. Néanmoins, ils sont représentés au Conseil Supérieur du Travail qui prépare le projet de loi de 1915 et ils défendent les ouvrières devant les tribunaux après le vote de la loi.

Portrait d'Arthur Groussier

Portrait d'Arthur Groussier, extrait de Denis Lefèvre, Socialisme et franc-maçonnerie, le tournant du siècle, 1880-1920, Paris, Bruno Leprince 2000, publication autorisée à titre gracieux par l'auteur, © collection particulière.

Les francs-maçons et les ouvrières

Sous la Troisième République, les francs-maçons, comme Arthur Groussier, sont nombreux et actifs dans les instances politiques. Bien qu’il soit impossible de compter ceux qui sont élus des deux chambres, il est de notoriété publique qu’ils s’intéressent beaucoup aux questions sociales et certains sont suffisamment célèbres pour que leur action soit connue.

Le 15 mars 1914, la Loge "Les Amis de la Patrie" du Grand Orient de France envoie cette lettre au Conseil de l'Ordre afin qu'elle soit par suite envoyée à toutes les loges. En voici quelques extraits :

"La loge Les Amis de la Patrie a la faveur d’attirer votre attention sur une question sociale intéressant particulièrement la femme, et dont la Maçonnerie ne saurait se désintéresser sans méconnaître les principes d’humanité, de fraternité et de solidarité qui sont sa raison d’être.

Il s’agit du travail à domicile dont les maux sont reconnus et déplorés par tous. Les ouvrières qui vivent, ou du moins voudraient vivre de leur travail, subissent l’avilissement du salaire causé par toutes celles qui ne recherchent dans la rémunération de leur travail qu’un salaire d’appoint, si minime soit-il, et aussi par la main d’œuvre presque gratuite fournie par les couvents, les prisons et l’exploitation de l’enfance.

Il nous semble du devoir de la Franc-maçonnerie d’aider par tous les moyens, au vote de cette loi par le Sénat, le plus tôt possible, et de ne pas laisser aux groupements à côté, réactionnaires, sillonistes et autres, le soin de faire à, ce sujet une agitation qui puisse servir à leur propagande."

La guerre de 1914-1918 empêche de développer la réflexion sur cette proposition mais elle prouve l’intérêt que les francs-maçons portent aux ouvrières à domicile. Cet intérêt n’est pas dénué de soucis politiques car il s’agit aussi pour eux de tirer tous les bénéfices du vote d’une loi sociale dont ils ne veulent pas laisser la paternité exclusive aux députés chrétiens et de droite.

Quant aux francs-maçonnes, elles sont peu nombreuses au début du XXe siècle mais certaines sont très actives. Marie Bonnevial, communarde, collaborait à La Fronde et militait pour un enseignement professionnel féminin, elle retrouve l’avocate Maria Vérone avec laquelle elle écrit dans Le Droit des femmes, en particulier dans l'édition du 15 mai 1916 où elles s'adressent au ministre du Travail, Albert Metin. Elles y défendent les "salaires féminins pendant la guerre" et demandent que les salaires versés aux très nombreuses ouvrières qui font des vêtements militaires, soient suffisants pour ces femmes souvent seules en raison de la guerre. Si le combat législatif reste l’affaire des hommes, les femmes aussi se battent, sur un autre terrain, pour les ouvrières à domicile. 

Un an après le vote de la loi de 1915, comment la nouvelle loi est-elle ou n’est-elle pas appliquée ? Marie Bonnevial et Maria Vérone s'adressent ainsi au ministre :

"Monsieur le Ministre,
Une note parue dans la presse a annoncé que vous aviez pris des mesures énergiques afin d’empêcher l’exploitation des femmes travaillant pour l’armée.
Il était indiqué que, dans tous les traités passés par l’État, les prix de rétribution des ouvriers et ouvrières avaient été fixés de façon à ce qu’une journée moyenne de 10 heures de travail rapportât de 2 fr. 50 à 3 fr. en province et 3 fr.50 à Paris.
Permettez-nous de vous signaler l’inexactitude de ces chiffres."

Les deux auteures analysent quelques exemples, chiffres à l’appui, pour montrer qu’une fois défalqués les frais et la rémunération de l’entrepreneur, les salaires sont bien moins élevés. Elles terminent par le cas des ouvrières à domicile, si nombreuses dans le secteur à cette époque :

"Dans les instructions de l’Intendance, il est spécifié que si les travaux sont exécutés à domicile, par conséquent rétribués aux pièces, ils doivent être payés de manière à assurer à l’ouvrière d’habileté moyenne, le salaire à l’heure que nous venons de reproduire. Or, l’ouvrière à domicile est à la fois mécanicienne et défaufileuse, elle fait le travail professionnel : boutonnières, arrêts, etc., et celui plus facile de la pose des boutons. Quel tarif lui appliquera-t-on ?… (entre 20 et 30 centimes de l’heure ?) Sans compter la perte de temps, l’usure de la machine et le prix des fournitures !
Nous espérons, M. le Ministre, qu’il aura suffi d’attirer votre bienveillante attention sur le sort de toutes ces malheureuses pour que vous vous empressiez d’y apporter remède."

L'appel reste sans réponse.