Elections européennes, 18 juin 1989. Vers une nouvelle terre de justice

Elections européennes, 18 juin 1989. Vers une nouvelle terre de justice, Parti socialiste, 1989, Paris, © Centre d’Archives Socialistes, Paris. 

La célébration du bicentenaire de 1789 est propice au rappel par les féministes et les historien-ne-s des occasions manquées par la Révolution d'accorder aux femmes les droits civiques et politiques. Dans Muse de la raison. La démocratie exclusive et la différence des sexesGeneviève Fraisse met en lumière l'événement originel d'une singularité de la démocratie française : l'exclusion des femmes, et la difficulté de celles-ci à entrer en politique encore deux siècles plus tard.

Les élections européennes de 1989 sont une occasion d'aller vers davantage d'équilibre, même si une affiche des socialistes suscite la polémique. Alors que les publicitaires y voient une « allusion transparente à notre Marianne », la féministe Antoinette Fouque y voit une image « réduisant les femmes à des mamelles ». Lors de cette échéance, Simone Veil est pour la troisième tête de liste, mais très isolée ; les candidates sp,t sirtpit "rouges et vertes". Plus marquantes, sont la nomination pour la première fois de deux femmes commissaires européens dont la française Christiane Scrivener et l'élection comme secrétaire général du Conseil de l'Europe de Catherine Lalumière.

Les candidates sont surtout « rouges et vertes »

Dans les années 1980, au Parlement européen, le constat dressé par les représentations étrangères est sans appel: « la classe politique française méprise le Parlement européen ». Cet avis est partagé par des députés français assidus. Il faut dire que le cumul des fonctions électives est une spécialité française au Parlement. Georges Marchais et Robert Hersant apparaissent alors comme les champions toutes catégories de l’absentéisme français. Conscients de ce problème, les partis politiques ont décidé de ne mettre sur les listes pour les élections européennes de 1989 que des personnes susceptibles de vraiment siéger à Strasbourg… Mais il y a des exceptions : la tête de la liste socialiste a été confiée à Laurent Fabius, Président de l’Assemblée nationale ! Sur la liste socialiste, Nicole Péry figure en huitième position. A la moitié de la législature précédente, elle a accédé au poste de première vice-présidente du parlement européen.

Simone Veil au Parlement européen

Simone Veil au Parlement européen, Kessler, avril 1989, photographie couleur, © Sipa press, photo Kessler.

Ne croyant plus « à la dynamique de l’union » de 1984, Simone Veil souhaite une liste au centre, « la plus large possible » et ouverte aux rénovateurs de la droite. Après bien des tractations et des difficultés autour de sa personne, Simone Veil prend la tête d’une liste CDS, avec quelques rénovateurs, mais qui finalement se révèle assez étriquée face à la liste UDF-RPR conduite par Valéry Giscard d’Estaing et Alain Juppé. Sur ces deux listes, il faut bien chercher les femmes en position éligible.

Sur la liste communiste menée par Philippe Herzog, on compte 23 femmes, dont 4 parmi les douze premières places. Chez les Verts, les femmes occupent toutes les positions paires jusqu’à la 60e et trois places ensuite : elles sont donc 33 au total dont des « personnalités » comme la comédienne Mylène Demongeot et Simone de la Bollardière, veuve du général qui dénonça l’utilisation de la torture en Algérie.

On comprend donc que l’on puisse dire que pour cette élection européenne, "les femmes sont rouges ou vertes". Comme aux scrutins précédents, c’est à l’extrême gauche que les femmes sont les plus nombreuses. Sur la liste de Lutte Ouvrière emmenée par Arlette Laguiller, elles occupent toutes les places impaires et sont donc plus nombreuses que les hommes. Les rénovateurs communistes présentent également 41 femmes sur 81 candidats.

Six listes obtiennent assez de suffrages pour avoir des députés à Strasbourg contre quatre lors des deux scrutins précédents. Plus que la division de la droite sur deux listes, l’élément nouveau de cette élection est l’arrivée d’une importante délégation des Verts français au Parlement. Délégation comprenant près de la moitié de femmes. Mais comme le laissait prévoir la composition des listes, avec 18 élues, le scrutin européen de 1989 égale tout juste celui de 1979 pour le nombre de femmes parmi les députés européens français. Si l’on regarde la situation au niveau européen, ce résultat apparaît même comme un recul. De 16 % en 1979, les femmes comptent désormais pour près de 20 % des députés européens. Si le Royaume-Uni et l’Italie enregistrent comme la France une stagnation du nombre de femmes parmi les élus, la RFA qui est passée de 12 élues en 1979 à 16 en 1984 et 27 en 1989, assure pratiquement à elle seule la plus grande féminisation du Parlement européen.

Les femmes dans les commissions européennes depuis 1979, Yves Denéchère, 2004, PDF (83 Ko), © DR.

Enfin des femmes à la Commission européenne

Dès son arrivée au Parlement européen en 1979, Yvette Roudy dénonce l’absence de femmes à la Commission européenne : "il n’est pas convenable que les 13 commissaires soient 13 messieurs". Depuis sa création, aucune femme n’a jamais fait partie de la Commission, même si Christiane Scrivener écrit en 1984 que "sous le septennat du Président Giscard d’Estaing, certains y aient songé". "L’an prochain les commissaires doivent être renouvelés", poursuit Yvette Roudy, "j’espère que nous verrons au moins trois femmes figurer parmi eux. Et peut-être même une quatrième chargée plus particulièrement de lutter contre les discriminations". Des associations féminines envoient au nouveau président de la Commission, Gaston Thorn, des courriers demandant la nomination de femmes commissaires. Malgré cette mobilisation, sur les 14 commissaires qui entrent en fonction en janvier 1981 (Commission Thorn), il n’y a toujours aucune femme, au grand dam d’Yvette Roudy qui estime que "l’absence des femmes dans les instances de décision représente un des freins les plus puissants à leur évolution" ; la Commission demeure un "club fermé, for men only".

Il faut attendre 1989 pour voir les deux premières femmes entrer au sein de la Commission. Le 27 octobre 1988, par un communiqué, l’Elysée fait savoir que Christiane Scrivener a été « désignée par la France comme commissaire à la Commission des Communautés européennes » aux côtés de Jacques Delors qui demeure président. Quelques jours plus tôt, la Grèce, qui ne dispose que d’un commissaire, avait désigné Madame Vasso Papandreou à ce poste. Les commissaires française et grecque sont les deux premières femmes à intégrer la Commission. Cette nomination est le fait de François Mitterrand mais elle est souvent oubliée lorsque, à juste titre, on le présente comme un Président ayant nommé des femmes – des « premières » – dans des postes jusqu’alors réservés à des hommes.

Cette nomination a été sollicitée par Christiane Scrivener qui a posé sa candidature en l’appuyant sur le fait qu’elle n’est pas trop marquée politiquement. Il n’y a d’ailleurs pas foule du côté des opposants à François Mitterrand pour être nommé par lui à Bruxelles et apparaître comme brisant l’opposition systématique qui caractérise la vie politique française. Cela ne gêne pas Christiane Scrivener, davantage préoccupée par la construction européenne que par la politique nationale. Et puis cette candidature lui permet un peu de faire un retour sur investissement, sur son expérience de parlementaire européen pendant deux mandats. En 1984, elle a créé une association appelée Europe-Avenir, dont le but était de sensibiliser à l’intégration européenne.

Chargée de la fiscalité et des douanes, Christiane Scrivener a la responsabilité de domaines arides mais capitaux dans la réalisation du grand marché pour 1994. De l’avis général elle a réussi avec beaucoup de méthode et de pédagogie à dénouer les problèmes les plus complexes. Dans la Commission Delors III (1993-1995), Christiane Scrivener demeure la seule femme.