« Les femmes qui portèrent la culotte »

« Les femmes qui portèrent la culotte », Minerva, anonyme, janvier 1936, papier imprimé, Paris, Bibliothèque Marguerite Durand, © BMD. 

Evolution des esprits ? Dans les années 1930, Minerva, hebdomadaire féminin illustré, ouvert à la scène hollywoodienne, participe au culte des stars androgynes: Garbo, Dietrich, Hepburn. Cette vision positive des femmes masculines est rare tout au long d'un interminable XIXe siècle. Expression d'un milieu presque exclusivement masculin, l'humour est assassin avec les émancipées-inverties-masculinisées. Combattues, défendues, tour à tour parias puis glorieuses, les femmes masculines fascinent. D'où vient cette séduction si particulière ?

Les enfants le savent bien, qui se régalent des aventures légendaires de filles déguisées en garçon. Changer de genre est une aventure. C'est quitter sa classe de sexe, et vivre le monde réservé de l'autre. La travestie est transfuge. Elle franchit la limite de l'interdit religieux et civil. Son courage inspire le respect, voire l'admiration.

Dans le continuum de la masculinisation, la plupart des femmes "masculines" se contentent de quelques "signes". Un seul suffit. Un détail parfois. La lavallière d'Hélène Brion, par exemple. Au XIXe siècle, ce signe renvoie à une interprétation psychologisante (perversion-inversion) ou politique : l'expression symbolique d'une rébellion contre le statut des femmes. De quoi nourrir un fameux débat ! L'expérience française du débat sur le voile islamique vient de montrer que les débats mêlant le symbolique au politique ne sont pas les moins vigoureux, surtout quand la dimension du genre travaille la polémique. Ne s'agit-il pas d'un avatar de l'histoire que nous venons de retracer ?

"On ne quitte pas impunément ces jupes, qui font la femme plus qu'on ne croit en la voilant…" écrit Barbey d'Aurevilly, dans son misogyne essai sur Les Bas Bleus (1877). Si jupe=voile, pantalon=dévoilement? Dévoiler quoi?

Pantalon = atteinte à la pudeur et au mystère

John Grand-Carteret, dans La Femme en culotte, donne la parole aux écrivains du XIXe siècle. Cette citation d'Emile Blavet (1838-1910), romancier, vaudevilliste et journaliste, tirée du Petit Bleu, le journal qu'il a lancé, est particulièrement représentative des descriptions données à l'époque sur le fonctionnement du désir masculin.

John Grand-Carteret, La Femme en culotte, 54 croquis originaux de Fernand Fau, Gustave Girrane, 219 images documentaires, Paris, Flammarion, 6e de mille, s.d., p. 384 :

« La femme, en raison de sa structure physique, est faire pour être drapée, non pour être moulée. Tout ce qui s'éloigne du drapé, pour se rapprocher du collant, est anti-artistique. En habit masculin, la femme n'est plus une femme ; elle n'est pas un homme ; c'est une androgyne ; c'est-à-dire quelque chose d'indéfini, d'insexuel, moins troublant qu'odieux. Cette usurpation, en abolissant le sexe, a le tort de mettre en saillie des grâces qu'une indication légère rendrait plus enviables ; d'offrir brutalement ce qu'il serait habile de laisser désirer ; de faire une proie facile de ce qui devrait être une conquête lente, pleine de délicieux épisodes. Tout le charme de la femme, comme dit un moraliste moderne, n'est-il pas dans la suggestion, presque dans l'illusion ; et l'amour qu'on a pour elle, qui devrait être son plus doux objectif, ne s'alimente-il pas d'autre chose?… Et le plus grand attrait de ce qu'on voit n'est-il pas ce qu'on ne voit pas ? »