Lettrine ornée, Bible (ms. 3, folio 134 v)

Lettrine ornée, Bible (ms. 3, folio 134 v), anonyme, 13e siècle, enluminure, 40,5 x 25,9 (cm), Dijon, Bibliothèque Municipale, © Dijon, Bibliothèque Municipale.

Cette lettrine représente un couple s'embrassant, enfermé dans le O de « Osculetur » ( « Qu'il m'embrasse ! »), premier mot du Cantique des Cantiques. Les deux amants s'enlacent, joue contre joue. L'enlumineur illustre donc de manière particulièrement chaste un texte résolument érotique. Le contexte religieux, peut-être monastique, qui a présidé à la réalisation de ce manuscrit explique bien évidemment cette pudeur.

Les Ecritures proposent de nombreux exemples de couples, principalement celui de la faute, Adam et Eve. Dans ce contexte, les amants du Cantique des Cantiques occupent une place particulière : le texte décrit avec une grande sensualité leur désir et leur passion. Pour la rendre acceptable, les commentateurs chrétiens allégorisent très tôt l'idylle érotique du Cantique : la version la plus courante voit dans l'amant le Christ, et dans l'amante l'Eglise  ou la Vierge, les deux Epoux mystiques.

Dans la création du système profane de représentation des rapports hommes/femmes, l'image religieuse joue un rôle prépondérant. L'idée d'une frontière étanche entre les mondes profanes et religieux n'est en effet pas acceptable. Lors de son élaboration, le répertoire iconographique amoureux a probablement puisé dans les nombreuses représentations de couples bibliques, et notamment dans les illustrations du Cantique des Cantiques.

Il convient toutefois d'insister sur le fait que la « contamination » du religieux vers le profane ne concerne que l'élaboration de l'image proprement dite, et non le « contenu » de celle-ci.

David et Abishag, Bible (ms 47, f. 81)

David et Abishag, Bible (ms 47, f. 81), anonyme, 15e siècle, enluminure, 37,5 x 26,5 (cm), Paris, Bibliothèque Sainte Geneviève, © BSG.

Le couple biblique

Le couple du Cantique des Cantiques est perçu de manière allégorique, malgré l'érotisme incontestable qui se dégage du texte. Mais les Ecritures, principalement l'Ancien Testament, offrent d'autres exemples de couples, plus « incarnés ».

L'histoire de David, racontée dans les deux Livres de Samuel et au début des Livres des Rois, donne aux enlumineurs de nombreuses occasions de représenter des couples :  David et sa femme Mikal, David et  Bethsabée (qu'il séduit)… A la fin de sa vie, on lui offre Abishag, jeune fille qui, comme le précise la Bible, « lui tint lieu de femme » mais qu' « il ne connut pas » (c'est à dire avec laquelle il ne coucha pas).

C'est pourtant comme un véritable couple que le peintre inscrit David et Abishag dans cette initiale ornée. David, dont la barbe blanche rappelle le grand âge, enlace Abishag. Le caractère conventionnel des gestes, comme la caresse sur la joue, se retrouve dans de nombreuses représentations de couples courtois (notamment sur les petits objets en ivoire du XIVe siècle).

Cet exemple souligne bien la porosité de la frontière entre répertoires iconographiques religieux et profane, et, ici, amoureux. Il convient toutefois de noter que la différence d'âge ne pose ici aucun problème, probablement en raison du caractère biblique de l'image. La littérature et l'iconographie médiévales sont pourtant riches de satires contre les amours séniles et « inégales ».

Le Cantique des Cantiques

1, 2-4

Qu’il m’embrasse à pleine bouche !
Car tes caresses sont meilleures que du vin,
Meilleures que la senteur de tes parfums.
Ta personne est un parfum raffiné.
C’est pourquoi les adolescentes sont amoureuses de toi.
Entraîne moi après toi, courons.
Le roi me fait entrer dans sa chambre :
« Soyons heureux et joyeux grâce à toi. »
Célébrons tes caresses plus que du vin.

4, 10
Que tes caresses sont belles, ma sœur, ô ma fiancée !
Que tes caresses sont meilleures que du vin,
Et la senteur de tes parfums, que tous les baumes.