Vue de du bourg de l’Abbaye depuis le nord-est, aux armes de Gabrielle de Rochechouart de Mortemart

Vue de du bourg de l’Abbaye depuis le nord-est, aux armes de Gabrielle de Rochechouart de Mortemart, François Roger de Gaignières, 1699, aquarelle, Paris, BNF, © BNF. 

L'abbesse gouverne un ordre double composé d'une abbaye et de soixante trois prieurés en France. Après avoir connu une forte extension au XIIe (123) et au XIIIe (143 dont certains en Angleterre et en Espagne), le nombre de prieurés décroît, mais l'ordre reste attractif au XVIIe et l'abbaye l'une des plus riches de France. À Fontevraud, l'ensemble des bâtiments monastiques s'étend sur environ 14 hectares.

Les contemporains décrivent ce lieu comme une petite ville tel que le montre cette aquarelle de François Roger de Gaignières. Trois couvents : le Grand-Moutier (résidence des moniales contemplatives), Saint-Benoît (infirmeries), Saint-Lazare (ancienne léproserie, puis maison de repos pour les sœurs) et deux prieurés : Sainte-Marie-Madeleine, au premier plan, jouxtant la clôture (accueillant à l'origine les repenties, puis les sœurs converses) et Saint-Jean de l'Habit, au premier plan, à gauche, à l'extérieur (pour les religieux) forment cette cité monastique. L'immense église abbatiale, dédiée à la Vierge se caractérise par son chœur et sa nef à coupoles, abritant les gisants des rois Plantagenêts.

Sculpture baroque dans l'abbatiale de l'abbaye de Fontevraud (colonne sud entre la nef et le choeur)

Sculpture baroque dans l'abbatiale de l'abbaye de Fontevraud (colonne sud entre la nef et le choeur), anonyme, 17e siècle, Fontevraud, Centre Culturel de l'Ouest, © Centre Culturel de l'Ouest.

Sculpture baroque dans l'abbatiale de l'abbaye de Fontevraud (colonne nord entre la nef et le choeur)

Sculpture baroque dans l'abbatiale de l'abbaye de Fontevraud (colonne nord entre la nef et le choeur), anonyme, 17e siècle, sculpture polychrome, Fontevraud, Centre Culturel de l'Ouest, © Centre Culturel de l'Ouest.

Près de l'abbatiale se trouve le grand cloître de style Renaissance, avec la salle capitulaire, le chauffoir et le réfectoire surmonté des dortoirs, puis les cuisines romanes. Bâtisseuse, Jeanne-Baptiste fait ajouter un splendide corps de logis à l'appartement des abbesses, rénover le chœur de l'abbatiale et installer la grande grille, enveloppée de draperies, greffées sur un arc triomphal avec des sculptures baroques, creuser la crypte destinée à l'inhumation des abbesses et déplacer les tombeaux des Plantagenêts. À cette occasion, elle fait réaliser un mausolée abritant les quatre gisants, encadrés de deux orants.

François Roger de Gaignières

François Roger de Gaignières (1642-1715), issu d’une famille du Lyonnais est au service de la maison de Guise, comme écuyer. Marie de Lorraine le nomme gouverneur de la principauté de Joinville, fonction honorifique. Il participe au mouvement des idées de son siècle, féru d’érudition et passionné d’histoire et de généalogie, en réunissant une immense collection de costumes, portraits, monuments funéraires, tapisseries, armoiries, vues de monuments et de villes. Dans cette période de prise de conscience de l’intérêt de l’histoire, la recherche iconographique devient une branche de l’érudition.

Il utilise ses nombreuses relations avec notamment les religieux bénédictins (dont Mabillon, célèbre moine de St Germain des Prés à Paris) pour constituer son immense collection. Au cours de ses multiples voyages, dont certains le mènent à Fontevraud pour copier sur place les originaux, il emmène son valet de chambre paléographe (Barthélemy Rémy) pour les copies des pièces d’archives et son dessinateur, graveur, Louis Boudan, chargé des relevés archéologiques. Il y réalise une collection de trente-trois dessins. Vers la fin de sa vie, il s’inquiète de la pérennité de son œuvre qui constitue une sorte d’état du patrimoine de la France autour de l’année 1700. En 1711, il la propose au roi, Louis XIV, qui l’accepte pour la Bibliothèque royale. Peu après, le généalogiste du roi, Clairambault, en disperse une grande partie. Les documents conservés se trouvent actuellement à la Bibliothèque Nationale de France (département des estampes et de la photographie).

Sculptures baroques réalisées

Jeanne-Baptiste décide de la rénovation du chœur de l'église abbatiale. La grande grille enveloppée de draperies greffées sur un arc triomphal sépare la nef du chœur, le monde profane du monde sacré. À chaque angle de cet arc, un angelot peint avec un badigeon marron clair (caractéristique de l'époque moderne) au visage un peu tourmenté et vêtu d'une étoffe drapée, semble descendre du ciel sous un baldaquin bleu terminé par une couronne. Les ornements qui accompagnent les deux chérubins varient un peu. À droite, la couronne surmontant le dais est plus chargée que celle de gauche. L'abbesse fidèle à l'esprit de l'Eglise romaine et de la Réforme catholique du concile de Trente choisit d'embellir ce cœur de la vie religieuse, avec la sensibilité baroque de l'époque.

Ces éléments de sculpture sont rehaussés par des enduits colorés et des putti bien joufflus. S'adaptant à l'architecture préexistante de l'abbatiale (murs et colonnes de pierres), les artistes mêlent étroitement architecture, sculpture et peinture pour mieux servir la propagation de la foi catholique. Les anges, messagers de ce catholicisme, donnent ainsi une vision dynamique du monde céleste, éblouissant les fidèles, avec le chatoiement des couleurs (bleu et or). L'art baroque est un art flamboyant au service d'une religion d'ostentation dans le but de provoquer un choc esthétique et d'apporter plus d'éclat et de solennité aux rites chrétiens. Le caractère monumental de cette grille décorée, dont il ne reste plus que ces angelots en tuffeau sur les colonnes, invite les membres de la communauté à se soumettre à la gloire du ciel (blanc étoilé à droite) et surtout à celle de Dieu, mais aussi à la monarchie (motif plus stylisé dans le ciel de la colonne de gauche ainsi que sur la couronne).