Survival (couverture)

Survival, James Rorimer, 1950, papier imprimé, collection particulière, © Abelard Press. 

Pendant l'Occupation, Rose Valland informe non seulement son supérieur hiérarchique, Jacques Jaujard (1895-1967), et des résistants, mais, à partir de l'automne 1944, également les Américains. Elle le fait par précaution, persuadée qu'en multipliant les personnes informées, l'accès aux œuvres s'en trouvera facilité le temps venu.

Parmi ces Américains, le lieutenant James Rorimer, ayant été au cœur des dispositifs de sauvetage du patrimoine européen. Celui-ci rend compte du travail de fourmi de Rose dans son ouvrage Survival publié en 1950.

Notons que plusieurs officiers « Beaux-Arts » américains, ces soldats spécialisés de par leur formation dans la récupération d'œuvres d'art, ont rédigé leurs mémoires et ont souligné le rôle de Rose Valland : 

  • Sous-lieutenant John D. Skilton, Souvenirs d'un officier américain spécialiste des monuments, Paris, Editions internationales, 1948.
  • James S. Plaut,  « Loot for the Master Race », septembre 1946, consultable sur internet.

Survival, par James Rorimer

James Rorimer, lieutenant américain ayant été au cœur des dispositifs de sauvetage du patrimoine européen, rend compte du travail fourni par Rose :

[page 108]

« Bien que mon principal objectif à Paris fût de préserver les bâtiments et de les protéger, eux et leurs collections, de nouveaux dommages, il devint peu à peu évident que j'étais dans une position qui me permettait de rassembler des renseignements pour de futures opérations en Allemagne. La personne qui, plus que quiconque, nous permit de suivre la trace des pillards nazis et de prendre conscience de l'ensemble de la situation fut mademoiselle Rose Valland, une experte rude, obstinée et réfléchie. Cette femme était assistante au Jeu de Paume quand les Allemands arrivèrent et transformèrent le bâtiment en un centre de stockage pour les plus belles œuvres d'art confisquées. Elle me dit que d'après ce qu'elle avait personnellement observé, les Allemands avaient pris le tiers des œuvres d'art privées de la France. [...] »

[pages 109]
« Son dévouement aveugle à l'art français n'avait laissé chez elle aucune place à la peur.
Elle avait risqué sa vie plusieurs fois, comme membre de la Résistance, pour préserver les informations qu'elle détenait et il ne fut pas aisé de gagner sa confiance. Le lieutenant-colonel Mc Donnell et quelques amis français de Rose Valland commençaient à mettre en question ses vagues allusions à des connaissances secrètes, et se demandaient si elle en savait vraiment autant que ce qu'elle affirmait. [...] En août 1944 Mademoiselle Valland signala à des membres de la Résistance que 51 wagons étaient chargés et prêts à partir en direction de l'Allemagne. [...] »

[page 110]
« [...] ceci nous montra que les informations de Mlle Valland étaient exactes [...]. Mais comment obtenir les autres informations que détenait Mlle Valland, à moins qu'elle ne soit décidée à les transmettre ?
Juste avant Noël, je reçus une bouteille de Champagne, envoyée par Mlle Valland. C'était le premier signe indiquant qu'elle était peut-être prête à lâcher les informations dont nous avions besoin. Nous avions de nombreux amis américains communs et elle parut croire en mon désir d'aider la France. Elle voulait apparaître comme une femme d'humeur changeante : parfois difficile, rusée, faisant bon usage d'artifices féminins et de subterfuges, mais chaque fois, son intégrité et son dévouement à la France étaient évidents. Elle retenait ces informations parce qu'elle craignait qu'elles ne puissent tomber dans de mauvaises mains. C'est la raison pour laquelle elle tardait à nous les communiquer. Quand elle accepta de venir à mon appartement plusieurs jours plus tard, de nuit, je pensais que je l'avais au moins convaincue que j'utiliserais ces informations comme elle le souhaitait, dans l'intérêt de la France.
Dans la meilleure tradition du roman d'espionnage, je débouchais la bouteille de Champagne et nous portâmes un toast au succès de notre mission. Rose devint un peu plus expansive et me raconta comment elle avait copié les listes des trésors que les Allemands avaient pillés [...] »

[page 111]
« Une nuit elle me dit de me rendre à son appartement et je me demandais, tout en pédalant sur les rues pavées autour de la Sorbonne et du Musée de Cluny, jusqu'à cette longue colline dans un coin de Paris peu fréquenté des touristes, comment ce jeu de chat et de la souris allait se terminer.
L'appartement était près de la halle aux vins [...]. Je verrouillais ma bicyclette, appuyais sur le bouton de ma lampe de poche et montais les escaliers. Rose m'avait prévenue que je devrais monter plusieurs étages. C'était un endroit isolé. Il aurait été facile à la Gestapo de l'arrêter là, si on avait pu penser qu'elle était membre de la Résistance.
Il y avait une douce lueur dans la cheminée et l'autre lumière dans l'appartement était faible. Il y avait quelques fleurs dans un vase sur une petite table. A côté, une bouteille de Cognac, quelques gâteaux qu'elle venait de fabriquer et un paquet de cigarettes américaines. C'était, depuis l'Occupation, une fumeuse invétérée et notre arrivée avait accru sa consommation. »

[page 112]
« [...] Elle me dit : « C'est drôle James, je n'ai aucun scrupule à fumer. Ce n'est pas bon pour moi, et cela me fait tousser. Je sais, c'est un vice, mais si je peux fumer, rien d'autre que mon travail ne compte ». [...]
Il se passa un long moment avant qu'on ne vienne au principal objectif de notre réunion.
Tout à coup les plaisanteries cessèrent, si on peut dire ainsi. « Vous devez aller en Allemagne, James » dit-elle.« Je vous rejoindrai aussi vite que possible ; vous devez partir maintenant ». [...]
Je lui expliquais que les armées américaines, britanniques, françaises étaient sous un commandement unifié et qu'elle devait donner ces informations au Commandement suprême, par la voie de la mission française. »

[page 113]
« Ainsi chaque unité serait informée qu'il y avait un objectif à certains endroits, à travers les réseaux de communication.
'Les réseaux, dit-elle en s'emportant, j'appelle cela de la bureaucratie. Ce n'est rien de plus que des roues dans des roues ! Inefficace. Il suffit de quelqu'un de borné et prétentieux qui bloque tout… pour que rien ne se passe.' ».

Extraits de James Rorimer, Survival : the salvage and protection of art in war, in collaboration with Gilbert Rabin, New York, Abelard press, 1950, 291 pages, traduction : Françoise Flamant.